Le pays se divise autour d’un projet visant à limiter l’immigration, susceptible de redéfinir les équilibres d’un système helvétique traversé par des tensions entre des ambitions parfois contradictoires.
Faut-il inscrire dans la loi un plafond de 10 millions d’habitants pour la Confédération ? C’est la question que les Suisses devront trancher le 14 juin prochain, à travers une initiative référendaire portée par l’Union démocratique du centre (UDC), premier parti du pays.
Avec 9,1 millions de résidents aujourd’hui, la Suisse se rapproche de la limite fixée par ce texte, qui s’inscrit dans un contexte européen marqué par des préoccupations croissantes autour de l’immigration sur fond de considérations identitaires, entre autres.
Ses promoteurs proposent de réduire d’au moins moitié les flux migratoires afin de rester sous ce seuil durant les 25 prochaines années. Si la barre des 10 millions venait néanmoins à être franchie, les autorités seraient tenues d’activer l’ensemble des leviers politiques disponibles pour faire diminuer la population.
Le projet va jusqu’à envisager la renégociation, voire la remise en cause, d’accords internationaux susceptibles d’alimenter la croissance démographique, à commencer par l’accord de libre circulation des personnes conclu entre la Suisse et l’Union européenne.
Le spectre d’une rupture avec Bruxelles
Dans ce contexte, l’accès de la Suisse au marché européen — fort de 450 millions de consommateurs et pesant environ 21 000 milliards de dollars — pourrait être fragilisé, une perspective que peu d’acteurs économiques envisagent sereinement.
D’autant que le pays figure parmi les économies les plus ouvertes et internationalisées au monde. Cette ouverture ne relève d’ailleurs pas du hasard, mais d’une construction stratégique de longue date.
À Zurich, le bureau de Google emploie à lui seul plus de 5 000 personnes issues de 85 nationalités différentes, d’après Bloomberg. Les géants pharmaceutiques Roche et Novartis, les multinationales Logitech et Nestlé, piliers industriels de la Confédération, dépendent structurellement d’un vivier de talents internationaux que seule une politique migratoire libérale permet d’alimenter.
Un front du refus inédit
Selon certaines projections des économistes, un plafonnement démographique strict pourrait amputer le PIB suisse de jusqu’à 12 % d’ici la fin du siècle. Un chiffre vertigineux pour l’une des nations les plus prospères du monde.
Il illustre également à quel point la richesse helvétique est indissociable de sa capacité à attirer des compétences venues d’ailleurs. Dans ce contexte, le front du « non » se mobilise au-delà des milieux économiques et d’affaires.
Le gouvernement fédéral a notamment pris position contre l’initiative, ajoutant que les deux chambres du parlement — le Conseil national et le Conseil des États — l’ont également rejetée.
Pour autant, l’issue du vote demeure incertaine. Les sondages montrent un rapport de forces très équilibré entre le « oui » et le « non », signe que les préoccupations des partisans du plafonnement trouvent un écho réel au sein de la population suisse.


